Les "Matelotes" de Séné : Ces femmes qui bravaient le Golfe à bord des Sinagots

Les "Matelotes" de Séné : Ces femmes qui bravaient le Golfe à bord des Sinagots

Dans l'imaginaire collectif de la Bretagne maritime, la femme de pêcheur est souvent cette figure de pierre scrutant l'horizon depuis le port. Pourtant, à Séné, l'histoire s'écrivait différemment. À la fin du XIXe siècle, si vous aviez croisé un Sinagot — cette robuste chaloupe à voiles rouges — vous auriez été surpris : entre les manœuvres de la misaine et la drague aux huîtres, les femmes n’étaient pas des passagères, mais des matelots à part entière.

Plus que des vendeuses : de véritables matelotes

Contrairement à d’autres communautés bretonnes, les femmes de Séné ne se contentaient pas de vendre la récolte. Elles étaient indispensables à la manœuvre. Les archives de l'Inscription maritime de Vannes sont formelles dès 1868 : « les femmes tiennent en réalité la place de matelots dont elles remplissent les fonctions ».

À bord, elles participaient à tout : raidir l’écoute, tenir la barre, ou virer de bord dans les courants capricieux entre l’île d’Arz et Ilur. Marie Dagouassat, une ancienne navigatrice, s’en souvenait avec émotion : « On participait à la manœuvre, moi et ma sœur Joséphine, nous aimions ça ! ». Pour ces familles, la présence féminine n'était pas une coquetterie, mais une nécessité économique pour éviter de payer une main-d'œuvre extérieure.

Une lutte acharnée contre l’administration

Cette présence féminine n'était pas du goût de tout le monde. À plusieurs reprises (1852, 1861, 1885), les commissaires maritimes tentèrent d'interdire l'embarquement des femmes et des filles. L'objectif ? Forcer les patrons à embaucher des "mousses" pour former les futurs marins de la flotte de guerre française (le système des classes).

Mais les Sinagots ne se sont pas laissé faire. Maires et pêcheurs ont multiplié les pétitions, arguant que priver les femmes de travail réduirait les familles à la mendicité. Face à cette résistance, les autorités ont souvent dû fermer les yeux, accordant des "sauf-conduits" officieux ou des dérogations pour les veuves.

L'intimité du bord : le témoignage d'Odette du Puigaudeau

Pour comprendre la rudesse de cette vie, il faut lire l'ethnologue Odette du Puigaudeau. Elle décrit l'adaptation du corps à l'espace minuscule du bateau :

« J'ai appris à me faufiler à quatre pattes dans la "cabane" d'avant... à m'y pelotonner en chien de fusil, la pêche terminée. »

La vie s'organisait autour du "bi", ce poste avant exigu garni de paille où l'on dormait tout habillé. On y cuisinait la godaille (ou cotriade), une soupe de poissons de second choix et de pommes de terre, que l'on dégustait avec une simple coquille de Saint-Jacques en guise de cuillère. Entre deux coups de pêche, les femmes ne restaient jamais inactives, sortant tricots et travaux de couture sur le pont.

La ruse et le courage

Les Sinagotes ne manquaient pas de tempérament. Lors des contrôles des gardes-pêche pour traquer les petites huîtres (pêche interdite), elles faisaient preuve d'une solidarité sans faille. Le commissaire de Vannes notait avec agacement en 1882 qu’il était bien difficile de fouiller ces bateaux car les femmes profitaient de leurs jupons et de leur corsage pour cacher les jeunes huîtres qui auraient dû être rejetées à la mer !

Ernestine Morice : La dernière sentinelle

On ne peut parler des femmes de Séné sans évoquer Ernestine Morice (1909-1999). Si elle a travaillé dans les conserveries de Quiberon, elle reste l'image même de la vaillance locale. On se souvient d'elle parcourant les cales de l'Île d'Arz avec sa brouette pleine de poissons. Ernestine a fait le pont entre cette pêche de survie du XIXe siècle et la sauvegarde du patrimoine que nous connaissons aujourd'hui. Elle a prouvé que la mer était, à Séné plus qu'ailleurs, une affaire de famille autant que d'hommes.

Texte inspiré du livre : Sinagots -  Histoire d'une communauté maritime en Bretagne : Gilles Millot : 
Crédit photo : Lithographie : Léon Bartholomé

Le saviez-vous ?

En 1883, on comptait 882 femmes embarquées pour la drague des huîtres dans le quartier de Vannes. Un chiffre impressionnant qui témoigne de l'importance vitale de ces "matelotes" dans l'économie du Golfe du Morbihan.